LE MAGAZINE
ELON MUSK, L’OBSTACLE ET JOHN MAGNIER
La saison de monte est difficile en France comme en Irlande. Les grands haras irlandais, au moment où leur clientèle souffre commercialement parlant face aux FR, ont lancé une grande campagne de communication dans la presse. Les éléments de langage remettent en cause la sélection à la française. En creusant bien, la réalité de l’élevage des sauteurs est plus nuancée !
Par Adrien Cugnasse
Les États-Unis et le monde occidental sont le centre d’une bataille idéologique, avec d’un côté les Libertariens de l’écurie « Musk & Trump », et de l’autre les Wokes censés représenter l’autre extrême de l’échiquier politique. De manière tout à fait inattendue, ces deux courants de pensée sont pour bonne partie d’inspiration française. Bien malgré lui, l’anthropologue et théologien français René Girard se trouve être l’un des professeurs de Peter Thiel, lui-même maître à penser du courant incarné par Elon Musk. De même, les Wokes proposent une version simpliste de la French Theory de Simone de Beauvoir, Gilles Deleuze, Michel Foucault… Dans les deux cas, en traversant l’Atlantique, les idées développées en France semblent avoir été simplifiées de manière excessive au point de donner des résultats tout à fait différents de ceux de leurs concepteurs. Pas sûr que le très chrétien René Girard aurait approuvé la politique du tandem Musk/Trump. Et les courses dans tout ça ?
Les chevaux français, cela n’existe pas ?
La French Revolution de l’obstacle semble désormais reconnue un peu partout en Irlande et en Angleterre. Mais comme pour la French Theory évoquée plus haut, en passant d’un pays à l’autre, les idées qui la composent ont perdu une partie de leur substance. Ainsi, depuis quelques semaines, on peut lire, voir et écouter des interventions dans les médias anglo-irlandais qui expliquent à qui veut l’entendre que la réussite du label FR est exclusivement le résultat de l’entraînement précoce auquel sont soumis les jeunes sauteurs français. Le facteur génétique, la qualité de la sélection des reproducteurs, les bons choix à répétition de certains haras français, la pertinence du programme de course… sont totalement occultés.
La presse quotidienne est au moins supérieure aux livres sur un point : elle permet de savoir ce que les gens pensent à une date précise et à un endroit donné. Chaque vendredi, The Irish Field permet ainsi de connaître l’état d’esprit des éleveurs irlandais et ce bon journal, plus que ses concurrents, accueille dans ses colonnes les préoccupations « de la base ». Le dernier édito du rédacteur en chef commence par cette phrase : « Les chevaux français, cela n’existe pas. » Entre d’autres termes, la sélection et la génétique made in France sont une supercherie : tout est selon celui qui écrit l’article une question d’entraînement. Les propos qu’il rapporte sont ceux de Gerry Aherne (Coolmore), lequel réagit après la victoire de The Mighty Celt (Walk in the Park) dans le Prix Rush : « Aucun des 13 partants français n’a pu rivaliser […] La réaction a été extraordinaire, notre agent français dit que les résultats ont provoqué une véritable onde de choc chez les éleveurs. C’est un véritable sujet de discussion pour les irlandais et les français. Cela prouve que nous pouvons rivaliser avec les Français si nous adoptons leur système de débourrage précoce des chevaux d’obstacle et si nous organisons des courses pour eux à l’âge de 3ans. » Élevé par Martin O’Sullivan en Irlande, The Mighty Celt est l’un des quatre 3ans par Walk In The Park que Coolmore a envoyé en France. Wild Bill Hickok (Walk in the Park) a gagné la première course du programme français pour 3ans, le Prix d’Essai des Poulains. Visiblement beaucoup moins précoce, Joly Swagman (Walk in the Park) s’est classé cinquième du Prix Grandak dimanche à Auteuil. Nous y reviendrons un peu plus loin.
Les Irlandais cherchent à reprendre le leadership
Gerry Aherne poursuit : « Nous les avons envoyés en France en octobre dernier. La seule raison pour laquelle ils sont allés en France, c’est que nous n’avons pas les courses ici. Mais cela montre que c’est possible. Nous avons les chevaux, nous avons les entraîneurs. Nous avons tous les ingrédients. Le niveau des étalons d’obstacle que nous avons en Irlande est incroyable. Des chevaux comme Luxembourg (Camelot) et Hurricane Lane (Frankel) qui étaient à leur apogée à 3ans. Coolmore a surenchéri sur un haras français pour obtenir Hurricane Lane dans le cadre d’un accord de plusieurs millions d’euros. » La partie la plus intéressante de l’intervention de Gerry Aherne est celle où il explique que ce plan a été échafaudé par John Magnier : « C’est l’homme le plus avant-gardiste du secteur. Et il avait du mal à croire que les stores et les jeunes chevaux de course achetés en France, et par des étalons relativement inconnus, pouvaient être meilleurs que les chevaux élevés en Irlande par des étalons de première classe. Peut-être que les Français vont commencer à acheter plus de poulains d’obstacle en Irlande. Nos étalons sont d’un tout autre niveau que ceux stationnés en France. Et nous avons baissé les tarifs, le rapport qualité prix est donc de notre côté. Tout ce qui doit changer, ici, c’est la date du débourrage et de l’entraînement des sauteurs. Certaines personnes y seront réticentes et la culture ne changera pas du jour au lendemain. Mais nous pensons qu’un système différent aidera les éleveurs et les propriétaires. Ils découvriront tous plus tôt à quel point leurs chevaux sont bons. »
Un trou dans la raquette
Nul ne peut connaître l’ampleur du changement à venir – au niveau du commerce – si l’Irlande continue à faire évoluer sa préparation des jeunes sauteurs. En tout cas, cela va forcément avoir un impact positif pour eux (les Irlandais) et peut-être aussi faire perdre quelque part de marché aux Français. Mais l’argumentaire développé par Gerry Aherne a quelques sérieux trous dans sa raquette. Le plus évident, c’est que les deux Walk in the Park qui ont brillé en débutant en France… sont issus de mères françaises, tout comme Inothewayurthinkin (Walk in the Park), le gagnant de la Gold Cup de Cheltenham (Gr1). À l’inverse, Joly Swagman, issu d’un papier totalement irlandais, était visiblement bien moins précoce que les deux autres 3ans que nous venons d’évoquer. Et il a terminé cinquième bien battu du Grandak. Pourtant, les trois ont suivi le même circuit de formation. Comment ne pas y voir les effets de la sélection de la jumenterie française ? De la même manière, Walk in the Park (Montjeu) n’était pas un cheval de course de premier plan. Il s’est classé deuxième du Derby d’Epsom (Gr1) dans des conditions particulières et ne s’est ensuite jamais vraiment remis de cet effort. Pour autant, nul ne peut douter de ses qualités de reproducteur en obstacle. Mais pour qu’il « sorte » il fallait qu’on lui donne sa chance, ce qui fut le cas en France.
Ces FR formés en Irlande et en Angleterre
Toujours dans The Irish Field, mais le 21 mars, la journaliste Amy Lynam développe un argumentaire qui s’inscrit en droite ligne avec les idées développées dans Jour de Galop : « L’intérêt croissant pour les courses de 3ans et l’engouement pour les chevaux élevés en France ont été en partie influencés par le Festival de Cheltenham. Tout le monde veut y gagner. Et le fait que les courses de 3ans et la France aient été la principale source de vainqueurs de Gr1 du Festival 2024 a eu une certaine influence. Mais ce sont ceux ayant débuté à 4ans qui ont globalement obtenu les meilleurs résultats en 2025 en remportant quatre Gr1, et ce malgré les malheurs de Constitution Hill (Blue Brésil) et Jonbon (Walk in the Park), tous deux formés dans les point-to-points. Trois vainqueurs de Gr1 ont débuté à 4ans dans les bumpers, et deux vainqueurs de Gr1 ont débuté à 5ans. Si je conviens qu’il est nécessaire d’améliorer le programme des 3ans en Irlande, le Festival a confirmé l’idée que ces épreuves ne sont pas la panacée. Le succès croissant des chevaux élevés en France sur les hippodromes britanniques et irlandais a inévitablement entraîné une augmentation de leur nombre dans les ventes aux enchères de ces pays, et nous observons actuellement la réussite de nombreux FR formés dans notre système. Sur les cinq vainqueurs de Gr1 élevés en France à Cheltenham 2025, un seul a débuté sa carrière en France. Trois ont débuté à 4ans – deux dans les point-to-points et un dans un bumper – tandis que le troisième a débuté à 5ans. » Si les FR formés à l’étranger sont aussi performants… c’est donc que notre système de formation n’est pas le seul responsable de la grande réussite de l’élevage français. Il y a donc une part de génétique et de sélection (le choix des reproducteurs) dans ces succès.
Que disent les chiffres sur la sélection des étalons ?
Bryan Mayoh, que vous avez lu régulièrement dans nos colonnes, est un ancien chercheur. À la retraite, il a élevé un gagnant de Cheltenham Gold Cup et il essaye de faire changer le système anglais, étant élu à l’équivalent britannique de la fédération des éleveurs. Son dada, ce sont les chiffres et il a ainsi passé au peigne fin les grandes courses anglo-irlandaises sur 20 ans : « Il existe une différence dans la sélection des étalons. Les éleveurs britanniques et irlandais peuvent utiliser une sélection beaucoup plus large de gagnants de Gr1 en plat. Parmi les chevaux performants de mon dernier échantillon de chevaux d’obstacle de haut niveau, pour la période 2019/20 à 2022/23, 65 % des chevaux élevés en Grande-Bretagne et en Irlande étaient issus d’étalons vainqueurs de Gr1 en plat, contre seulement 31 % des chevaux élevés en France […] En principe, cela devrait être un avantage pour les éleveurs britanniques et irlandais, car les statistiques révèlent qu’une aptitude aux grandes courses sur 2.400m est un facteur positif pour la réussite au haras en obstacle. Cependant, les Français ont compensé ce désavantage par d’autres moyens. Premièrement, ils utilisent des étalons qui ont réussi en obstacle. Dans l’échantillon 2019/20 – 2022/23, 31 % des chevaux élevés en France étaient issus d’étalons sélectionnés pour leurs aptitudes à l’obstacle (dont Buck’s Boum, Kapgarde, Nickname et Saint des Saints). Dans notre échantillon, seulement 4 % des chevaux élevés en Grande-Bretagne et en Irlande étaient issus d’un tel étalon, à savoir Blue Brésil, importé de France ! Cependant, même si aucun des chevaux issus de ces étalons d’obstacles n’avait réussi, les chevaux élevés en France auraient tout de même sur performés : 35 % des chevaux du dernier échantillon étant des FR issus d’étalons de plat aux origines aussi diverses que Doctor Dino (gagnant de Gr1), Martaline (gagnant de Gr2), No Risk At All (gagnant de Gr3), Diamond Boy (placé de Listed) et Walk In The Park (placé de Gr1). »
Une question de profils…
En d’autres termes, statistiquement parlant, utiliser des gagnants de Gr1 en plat est positif pour l’obstacle, mais il est encore plus performant de choisir les étalons en tenant également compte d’autres critères – notamment sur le fait qu’ils ont aussi un pedigree compatible avec l’obstacle – car un certain nombre de chevaux de plat de premier plan n’ont pas l’aptitude à sauter. La majorité des étalons ne seront pas des succès au haras, que ce soit en France, en Irlande ou en Angleterre. Mais la manière dont les choisis, qu’ils aient courus en plat ou en obstacle, font varier considérablement leur probabilité de réussite. Le fait qu’ils soient des champions en plat n’est pas suffisant en lui-même : c’est un facteur parmi d’autres. Mais surtout, il faut donner leur chance à un nombre suffisant d’entre eux. Pour sortir « des bons » il faut en essayer suffisamment et c’est là toute la force du système français. Anthony Bromley (Highflyer Bloodstock), un des courtiers qui a obtenu le plus de succès avec les chevaux français, a accordé une interview passionnante au média en ligne TheHorseIE. Voici un extrait : « Nous élevons [en Angleterre et en Irlande, ndlr] à partir de gagnants de Gr1 en plat qui n’ont pas de performances en terrain vraiment souple. Les étalons passés par Auteuil ont cette aptitude car la piste y est souvent lourde… comme souvent les grandes réunions d’obstacles. Et ils doivent être bons sauteurs, sur des parcours très exigeants, tout en étant assez précoces pour être performants à 3 et 4ans. Sur la même distance, on saute deux fois plus d’obstacle à Auteuil. En matière de sélection [par rapport à un cheval de plat, ndlr] cela réduit fortement la probabilité de tomber sur un étalon qui produit mal. »
SQUARE SAINT ROCH (RS), L’APTITUDE CACHÉE
Lorsque Square Saint Roch (Polarix) (RS) a gagné le Prix la Barka (Gr2) devant Losange Bleu (Martaline), on a assisté à la victoire d’un « petit pedigree » face à un sauteur né dans le pourpre. Pour autant, il est très intéressant de donner la parole à son éleveur, Denis Bourez, pour comprendre sa démarche.
Denis Bourez (haras de Saint Roch) a élevé, en son nom ou pour ses clients, de bons sauteurs comme Saint Rock Plage (True Brave), gagnant du Prix Céréaliste et troisième du Prix Violon II, Via Dolorosa (König Shuffle), lauréat du Prix du Président de la République (Gr3) ou encore le champion Remember Rose (Insatiable). Il nous a confié : « Lorsque je travaillais chez Olivier Nicol, on rentrait les poulains tous les soirs. Et le lendemain, c’était un vrai choc thermique pour eux. J’élève dehors, comme en Irlande en fait. Ils sont nourris plusieurs fois par jour, avec des cabanes pour se protéger des intempéries. Cela fait des chevaux solides. Quand j’ai commencé à élever comme ça, on m’a dit que je ne sortirais jamais de 2ans. Il se trouve que l’année où nous avons mis cela en place, nous avons élevé Lady Angele (Ski Chief), qui a gagné le Prix de la Vallée d’Auge (L) ! »
Sa mère avait de l’aptitude
Au sujet de Square Saint Roch, il explique : « Le croisement a fonctionné comme je l’espérais. Même si Square Saint Roch n’était pas un poulain facile, tout comme son propre frère – et aîné – Serignan qui va rejoindre les boxes d’Arnaud Chaillé-Chaillé cette semaine. Leur mère My Valley (My Risk) a couru en plat. Elle est devenue poulinière chez nous dans des circonstances particulières. Ma bonté habituelle a parlé ! (Rires) La pouliche était chez un permis d’entraîner de l’Est, un ami, qui m’avait demandé une faveur. Il m’avait dit qu’il souhaitait la réformer et m’a proposé de me céder la jument contre son premier produit. Je n’étais pas forcément très enthousiaste au départ. Mais en y regardant de plus près, deux choses ont attiré mon attention. D’une part, son papier ; D’autre part, à l’entraînement, elle sautait et montrait donc de l’aptitude. Mais sa santé ne lui avait jamais permis de la courir en obstacle… »
Pourquoi Polarix ?
Stationné au haras de Saint Roch, Polarix (Linamix) est placé de Listed en plat… comme bien d’étalons qui peuplaient les Haras Nationaux par le passé : « En allant à Polarix, je voulais faire un cheval d’obstacle. Polarix est un miler, soit une distance qui façonne beaucoup d’étalons. Il apporte les sangs de Linamix et Bering ce qui est intéressant pour aller sur les obstacles. C’est un cheval très sain, avec des tendons d’acier et bien d’aplombs, surtout pour un Linamix. C’est un cheval que j’ai longtemps suivi avant de parvenir à la récupérer. J’ai aimé qu’il soit l’un des derniers Linamix. Mais aussi le fait que sa carrière soit aussi longue, signe de solidité. Il a gagné de 2 à 9ans, sans jamais être arrêté pour des problèmes de santé. Il est longtemps resté cheval de course et sortait de son box comme il l’aurait fait des boîtes… Avec le recul, on voit que l’étalon a donné des gagnants dans les deux disciplines et sur une large palette de distances. J’ai confiance en mes étalons, je vais rarement faire saillir à l’extérieur. » À l’heure où nous écrivons ces lignes, Polarix a eu 13 partants en obstacle, six ont gagné et deux sont montés sur le podium d’un Groupe à Auteuil. Denis Bourez a pris un vrai risque, mais au vu des chiffres… difficile de dire qu’il a eu tort !
Pas le profil pour les ventes
Bien entendu, vu sa page de catalogue, Square Saint Roch aurait eu du mal à trouver preneur sur un ring de vente. Son éleveur explique : « Pour aller aux ventes, il faut des saillies à la mode et des pages pleines de black type. J’ai une autre philosophie de l’élevage. Je suis un passionné avec des convictions mais je sais que mon approche n’est pas compatible avec les ventes. Faire des chevaux de vente, c’est très compliqué et ce n’est pas notre métier. » Il faut donc, dans ce cas, être capable de prendre en main la valorisation de ses élèves : « C’est mon fils, Bertrand, qui a syndiqué le poulain avec des amis, avant de l’envoyer chez Valentin Devillars. Bertrand est assez persuasif et il y a des gens qui font confiance à notre élevage. Il court sous les couleurs de Charles Maquennehan, comme par le passé un autre de nos élèves, Via Dolorosa. Square Saint Roch a donc débuté en plat et le fait d’avoir couru à 2ans l’a certainement aidé. Car c’était un cheval assez vif et le fait de travailler, cela l’a mis dans le moule. S’il était resté au pré en attendant la saison de 3ans, cela aurait pu être difficile. Même s’il courait en plat, Bertrand le sautait de temps en temps lorsqu’il allait à Chantilly. Dès le départ, le poulain a montré des qualités de sauteurs. Lorsqu’il est arrivé chez Arnaud Chaillé-Chaillé, l’entraîneur en a rapidement dit du bien. C’est un homme de peu mots, mais il nous avait tout de même expliqué qu’il allait se diriger vers le Prix d’Essai des Poulains avec des ambitions ! Son travail est parfait avec Square Saint Roch. Mon protocole, lorsqu’un cheval a un problème, c’est de l’arrêter longtemps. C’est la raison pour laquelle Square Saint Roch a été arrêté un an et demi. »