HEMINGWAY
Il est un Prix Nobel de littérature qui a aimé les courses de chevaux – qui plus est les courses françaises de chevaux ! – et en a parlé en diverses occasions. C’est l’Américain Ernest Hemingway. Dans son célèbre Paris est une fête, dont une édition revue et augmentée par son petit-fils a paru récemment en poche, l’écrivain évoque Auteuil et Enghien dans les années 1920. Extrait.
« [À Enghien,] je rencontrai quelqu’un que j’avais connu dans le temps, à San Siro, l’hippodrome de Milan. II me donna deux chevaux. « Ça ne sera pas le gros paquet, remarque bien. Mais faut quand même pas laisser tomber. » Le premier des deux rapporta douze contre un et nous avions misé sur lui la moitié de notre argent. II avait magnifiquement sauté et pris le commandement à I’extérieur et gagné avec quatre longueurs d’avance. Nous mîmes la moitié de I’argent de côté pour risquer I’autre moitié sur le second cheval qui prit la tête dès le départ, franchit toutes les haies en première position, et conserva son avance sur le plat tout juste jusqu’à la ligne d’arrivée, tandis que le favori regagnait du terrain sur lui à chaque foulée et que les deux jockeys cravachaient à tour de bras.
Nous allâmes prendre une coupe de champagne au bar, sous la tribune, en attendant de connaître le rapport.
— Mon Dieu, c’est très éprouvant, les courses, dit ma femme. Tu as vu comme I’autre cheval rattrapait le nôtre ?
— J’en ai encore mal à I’estomac.
— Combien va-t-il rapporter ?
— La cote était de dix-huit contre un. Mais il peut y avoir eu des paris de dernière minute.
Les chevaux revenaient ; le nôtre était trempé de sueur. II ouvrait grands les naseaux pour respirer, et le jockey le flattait de la main.
— Le pauvre, dit ma femme. Nous, il nous suffit de miser.
Nous les regardâmes passer, et nous bûmes une autre coupe de champagne et I’on annonça le rapport : 85. Cela voulait dire qu’on paierait quatre-vingt-cinq francs pour une mise de dix francs.
« On a dû mettre un tas d’argent sur lui, juste à la fin », dis-je. »