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AUX ORIGINES DE – Le grand retour des stayers ?

Par Adrien Cugnasse, journaliste à Jour de Galop

La saison 2016 a vu un relatif rebond qualitatif dans les épreuves de longue distance. La classe de Vazirabad (Prix Royal-Oak), d’Order of St George (Ascot Gold Cup) et de Satono Diamond (St Leger Japonais) est incontestable. Ces trois chevaux sont-ils un chant du cygne des épreuves de tenue, ou au contraire le signe d’un véritable retour en grâce de cette catégorie ?

 

Une catégorie en décrépitude ? On entend souvent dire que la catégorie des stayers ne cesse de décliner. D’ailleurs les ratings moyens des épreuves black types sur longue distance sont souvent malmenés et les yearlings dont le papier est orienté vers la tenue ne se vendent pas très bien. Selon une étude publiée en 2015 dans le Royal Society Biology Letters, les galopeurs dans leur ensemble vont de plus en plus vite. Les chercheurs de l’université d’Exeter ont utilisé les temps de 600.000 courses et 70.000 chevaux depuis 1850. L’amélioration des temps concerne principalement la catégorie des sprinters. Contrairement à une idée répandue, les courses de moyenne et longue distance ont elles aussi connu une amélioration, mais plus faible. Pour accéder à l’étude, cliquer ici

 

Le cas de Westerner. Dans un contexte de raccourcissement généralisé de la distance idéale des pur-sang, on peut se demander comment sont générés les meilleurs stayers actuels. Prenons le cas de Westerner (Danehill), qui a arrêté de courir en 2005 et qui est souvent cité comme le dernier grand stayer français. Côté paternel, Danehill est couramment assimilé à la vitesse. Mais c’est un étalon qui a souvent laissé passer l’influence maternelle, donnant des chevaux de vitesse avec des mères « vites » et des sujets de tenue avec des mères douées pour les longues distances. Chez Westerner, côté maternel, les gènes du cheval sont justement orientés vers la tenue. C’est un fils de Walensee (Troy), lauréate du Prix Vermeille (Gr1), également mère de War Game (Caerleon), gagnant du Prix Maurice de Nieuil (Gr2, 2.500m). Warsaw (Bon Mot), la deuxième mère, lauréate du Prix de la Porte de Passy (L, 2.600m), a aussi donné le gagnant à Auteuil World Citizen (Great Nephew), gagnant du Prix Georges Courtois.

 

Les origines américaines de Vazirabad. En novembre 1992, à Keeneland, Alain Decrion a signé le bon pour Visor (Mr. Prospector), la deuxième mère de Vazirabad. Les enchères étaient montées jusqu’à 65.000 dollars pour cette lauréate d’une seule épreuve, sur 1.200m et sur le dirt. Sa deuxième mère avait produit Swale (Seattle Slew), le meilleur 3ans de l’année 1984 aux États-Unis, avec trois victoires de Gr1, les Belmont Stakes (2.400m), le Kentucky Derby (2.000m) et le Florida Derby (1.800m). Alain Decrion nous a expliqué : « Jean-Luc Lagardère voulait acheter des filles de Mr. Prospector, qui était alors le meilleur étalon américain. J’en avais acquis quelques-unes pour lui, à des prix très corrects. Ces juments étaient bien sûr orientées vers la vitesse. » En France, Visor a donné six black types mais la plupart n’ont pas dépassé 2.000m. C’est Visorama (Linamix), troisième du Grand Prix de Saint-Cloud (Gr1), la mère de Vazirabad, qui avait le plus de tenue. Elle a aussi produit Vidayar (Shamardal), qui a gagné une petite course sur 2.750m, et Viziyya (Sinndar), lauréate sur 2.400m.

 

Les éléments de tenue du pedigree de Vazirabad. Manduro (Monsun), le père de Vazirabad, était un vrai cheval de 1.600m, 2.000m. Sur ses dix victoires de Gr1 en Europe, seulement deux le sont sur 2.400m et plus. Chez Vazirabad, les apports de tenue sont à chercher du côté des deux grands-pères : Linamix et Monsun. Bien qu’il fut lui-même un grand miler, Linamix a prouvé qu’il était capable de produire des éléments de valeur sur les longues distances, comme Amilynx (Prix Royal-Oak, 2 fois), Reefscape (Prix du Cadran), Bernimixa (Prix de Pomone), Lord du Sud (Prix Kergorlay, Hocquart et Vicomtesse Vigier), Martaline (Prix Maurice de Nieuil), Miraculous (Prix Gladiateur)… Monsun (gagnant de trois Grs1 sur 2.400m) est le géniteur de trois des quatre derniers lauréats de la Melbourne Cup. Il a également donné Estimate (Gold Cup), Le Miracle (Prix du Cadran)…

 

Satono Diamond ou l’école japonaise. Le Japon est l’un des derniers pays au monde qui perpétue la sélection telle qu’elle a été pratiquée pendant des siècles sur le vieux continent : un champion passe par les Guinées (sur 2.000m et non sur le mile comme en Europe), le Derby (2.400m) et le St Leger (3.000m). Dans l’histoire, sept chevaux ont réussi à décrocher la Triple couronne japonaise, dont Deep Impact (Sunday Silence). Ce dernier est, depuis, devenu l’un des tout meilleurs étalons au monde. À l’image de celle de Galileo, sa production se distingue sur une large palette de distances et il a prouvé qu’il était capable d’apporter de la tenue. À ce jour, parmi ses 142 performers de Stakes, 4 sont montés sur le podium du Kikuka Sho (Gr1), le St Leger nippon. Satono Diamond est le premier à l’avoir remporté. Ce dernier s’est aussi imposé dans l’Arima Kinen (Gr1, 2.500m) devant Kitasan Black (Japan Cup 2016). Dans le Derby, Satono Diamond a perdu un fer et malgré cela, il ne fut battu que d’un nez par Makahiki (Deep Impact). Malpensa (Orpen), la mère de Satono Diamond, fut une championne en Argentine. Triple lauréate de Gr1 sur 2.000m (de 8, 9 et 1,5 longueurs), elle fut achetée par Emmanuel de Seroux (Narvick International) pour Katsumi Yoshida. Le courtier nous a expliqué : « Elle était magnifique et était la meilleure d’Argentine. J’ai acheté plusieurs juments en Amérique du Sud pour Katsumi et Teruya Yoshida. Ils sont à la recherche de la qualité, où qu’elle se trouve, et de courants de sang nouveaux pour pouvoir les croiser avec le sang de Sunday Silence. Il faut beaucoup de vitesse pour gagner en Argentine. Il en faut aussi au Japon, même sur les longues distances, car le rythme y est très sélectif. »

 

Order of St George, un stayer de grande classe. Order of St George (Galileo) est un vrai cheval de course, lauréat de 7 épreuves de 1.600m à 4.000m. Troisième du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe, il s’est imposé dans l’Ascot Gold Cup et dans l’Irish St Leger (de 11 longueurs). Comme Vazirabad, Order of St George est né d’une famille américaine. Sa deuxième mère, Storm Song (Summer Squall), fut la meilleure 2ans de la saison 1996 aux États-Unis, mais elle s’est révélée incapable de confirmer à 3ans. En cherchant bien dans le pedigree maternel d’Order of St George, on trouve peu d’éléments de tenue en dehors de Piano Concerto (Red Ransom), un produit de Storm Song qui s’est classé troisième d’un bumper sur 3.000m à Royal Ascot. C’est donc vraisemblablement plutôt du côté de son père, Galileo, que se trouve l’apport de tenue. La production du sire de Coolmore compte des gagnants de Gr1 sur une grande diversité de distances. Parmi ses 150 gagnants de Groupe, on trouve Alandi (Irish St Leger, Prix du Cadran), Allegretto (Prix Royal-Oak), Altano (Prix du Cadran), Niwot (Sydney Cup), Sans Frontières (Irish St Leger)…

 

Galileo seul au monde ? Galileo (gagnant de trois Grs1 sur 2.400m) est une vraie source de tenue et cet élément n’est pas étranger à sa domination sur le parc européen. Il occupe cette position grâce à sa qualité bien sûr, mais aussi parce que sa carrière est managée de main de maître par Coolmore et enfin, parce qu’il est l’un des seuls étalons de top-niveau capable d’apporter de la tenue. Certains étalons, comme Dubawi, sont incontestablement de grands sires mais n’ont pas la capacité à insuffler de la tenue à des juments qui en manquent. Dès lors, leurs produits ayant brillé sur de longues distances sont le plus souvent issus de familles porteuses de tenue. Dans le palmarès des 50 meilleurs étalons européens de 2016, seulement 3 sires actifs sur le marché du plat ont gagné un Gr1 sur 2.400m : Galileo, son frère Sea the Stars (Cape Cross) et Sir Percy (Mark of Esteem). Duke of Marmalade (Danehill) a été exporté en Afrique du Sud. Dylan Thomas (Danehill) officie dans la cour des étalons d’obstacle de Coolmore. High Chaparral (Sadler’s Wells), Monsun (Königsstühl) et Azamour (Night Shift) sont morts. Le programme international étant riche en épreuves de prestige sur 2.400m et plus, les options sont limitées dans le haut du panier pour croiser les nombreuses juments aux pedigrees orientés vers la vitesse. Cela renforce encore la domination de Galileo qui a moins de concurrence sur ce créneau que les nombreux tops milers qui sont au haras.

 

Coolmore en force dans la Melbourne Cup. La Melbourne Cup (3.200m) est à présent l’un des plus grands événements hippiques dans le monde. Un signe ne trompe pas : en 2016, le cheikh Mohammed Al Maktoum avait sélectionné 13 chevaux pour tenter de la remporter. En étudiant la liste des 124 engagés (dont la majorité a été achetée en Europe), on se rend compte que Coolmore est impliqué dans 15 d’entre eux en tant qu’ancien propriétaire, copropriétaire ou coéleveur. Galileo est, lui, 17 fois représenté (mais aucun de ses produits ne s’est imposé à ce jour !). En conservant des chevaux de haut niveau lauréats sur 2.400m, Coolmore occupe donc aussi une place de taille dans l’important marché des chevaux à l’entraînement sur les longues distances.

 

Les stayers une filière intéressante pour les propriétaires. Un nom attire l’attention dans la liste des engagés de la « course qui arrête la nation » : Wicklow Brave (Beat Hollow). Lauréat de Listed sur les haies, ce cheval est entraîné par le grand professionnel de l’obstacle Willie Mullins. En remportant le St Leger irlandais (Gr1), devant l’armada Coolmore, il lui a offert son premier Gr1 en plat et sa première victoire classique. Ce succès illustre le fait qu’au niveau black type en plat, les stayers sont en train de devenir la dernière catégorie accessible pour les éleveurs et propriétaires ne disposant pas de moyens illimités. Le palmarès des Groupes de longue distance en atteste. Par le passé, le sprint occupait cette fonction. Mais les saillies des étalons de vitesse ont flambé ces dernières années et, mécaniquement, les yearlings qui en sont issus aussi. En 2016, plusieurs chevaux de tenue français ont pris la direction des écuries de Willie Mullins, avec deux carrières possibles (plat ou obstacle).

 

L’inquiétude monte outre-Manche. Depuis plusieurs années, la presse anglaise publie régulièrement des articles assez alarmistes sur l’orientation excessive de l’élevage anglo-irlandais vers la vitesse. Les institutions (T.B.A., B.H.A…) se sont saisies du dossier. La raréfaction des étalons de haut niveau lauréats sur 2.400m en est l’une des conséquences. Or, comme nous le montrent les exemples de Vazirabad, Order of St George et Satono Diamond, les bons chevaux de tenue sont le plus souvent issus en première ou en deuxième génération d’un lauréat de Gr1 sur la distance dite « classique ». En Australie, le pays de la vitesse, les choses sont peut-être en train de bouger. À ce jour, peu de produits de l’élevage local sont capables de tenir la distance dans la Melbourne Cup. Afin d’y remédier, les élus de la filière locale travaillent à mettre en place des primes et un programme plus important pour les stayers. L’agence Inglis organise une vente de stayers à Melbourne et un projet de courses de longue distance est en projet. Américain et Fiorente, deux gagnants de la Melbourne Cup, ont sailli plus de 130 juments en 2016.

 

La diversité est nécessaire. En Europe, compte tenu de la polarisation vers la vitesse, il risque d’être de plus en plus difficile de produire des chevaux de top-niveau sur les longues distances à l’avenir. En septembre 2016, David O’Loughlin, le directeur des ventes de Coolmore, nous avait expliqué : « Ces dernières années, il y a une véritable mode pour la vitesse. Mais beaucoup de gens négligent le fait qu’une grande partie des épreuves de sélection en Europe se courent sur 2.000m et plus. Si vous n’avez plus de tenue dans vos pedigrees, votre élevage est exclu de toutes ces courses. Ce point a été négligé par beaucoup d’acheteurs (…) Tout bon cheval est issu d’un mélange. Si vous regardez le pedigree de certains étalons de vitesse reconnus, comme Invincible Spirit ou Oasis Dream, vous retrouverez des chevaux avec de la tenue. En croisant indéfiniment des chevaux de vitesse entre eux, vous arrivez au cas de certains américains. Lors du dernier Kentucky Derby, la grande question était de savoir qui allait avoir assez de tenue pour aller au bout des 2.000m. »

 

 

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